La solitude des vendeurs de roses

Le week-end dernier, Saint-Valentin oblige, la vente de roses rouges a été comme chaque année très importante à Paris. Les vendeurs à la sauvette ont eux aussi proposé les leurs aux terrasses des restaurants et des cafés de la capitale. Mais si elle leur permet de vendre quelques fleurs de plus qu’à l’accoutumée, la fête des amoureux ne concerne pas ces hommes solitaires.

Prince a 23 ans, les cheveux gominés et un sourire en coin. Ce vendredi 12 février, comme tous les soirs de fin de semaine, il sillonne les rues du 11e arrondissement de Paris, entre Oberkampf et Ménilmontant. “Je travaille entre 20h et 1h du matin”, explique-t-il dans un anglais rudimentaire, “parce qu’après je dois prendre le train pour rentrer dormir.”  Prince n’est arrivé en France que depuis le début de l’année, et ne parle que 3-4 mots de français, mais son quotidien est déjà rythmé par le travail.

Originaire de la région du Penjab au Pakistan, il énumère avec une certaine fierté tous les pays qu’il a traversé pendant un voyage de quatre mois: “Iran, Turquie, Grèce, Macédoine, Serbie, Croatie, Autriche, Allemagne, Espagne”. Aujourd’hui il habite à Aubervilliers, dans une colocation où des compatriotes l’ont accueilli, tous des hommes.

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Prince, le 12 février 2016, Paris. Crédits: Juliette Jabkhiro

Prince est musulman, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir une petite amie au Pakistan, dont il montre avec fierté la photo sur son smartphone. On aperçoit un sourire radieux, encadré par de longs cheveux bruns. Mais ici, il a peu d’interactions sociales, la plupart des clients potentiels se contentent d’ignorer ses timides “Mademoiselle, monsieur, flower”. Alors lorsqu’une jeune femme entame une conversation avec lui, très vite il interroge “Single?”. Non, la jeune femme n’est pas célibataire. Prince comprend et rit, un peu déçu.

“Je n’appelle pas ma femme tous les jours, ça coûte trop cher”

Prince n’est pas le seul à connaître la solitude du célibat. Il la partage avec son ami Zeeshan, lui aussi très jeune. Même si sa moustache le vieillit, il a tout juste vingt ans. Arrivé en août dernier, il vit dans la colocation d’Aubervilliers. Les deux jeunes hommes sont vite devenus complices, on devine les taquineries qu’ils se lancent dans leur langue natale.

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Zeeshan et Prince, le 12 février 2016, Paris. Crédits: Juliette Jabkhiro

Un autre colocataire, Hassan, est un peu plus âgé. Il a trente ans, et contrairement à ses deux compagnons, il n’était pas célibataire lorsqu’il a quitté le Pakistan en 2010. Derrière son bouquet de roses, un sac de petits jouets électroniques à la main, Hassan a le sourire moins facile. “Ma femme, Nawish, a 25 ans. Je ne l’ai pas vue depuis que je suis arrivé il y a cinq ans. Je ne l’appelle pas tous les jours, ça coûte trop cher en crédit”, dit-il avec un petit sourire amer.

Une situation difficile, même si Zeeshan fait remarquer que lui, contrairement à d’autres, “n’a pas de bébé”. Ce n’est pas le cas de Nazrul, interrogé par Monomania après les attentats, qui n’a vu sa petite fille de deux ans que pendant quelques jours depuis sa naissance. Les enfants de Muhammad, eux, sont plus âgés. L’homme a 40 ans, et la lassitude se lit sur son visage. Il vend des roses dans les rues parisiennes depuis cinq ans. Le samedi, il arrive à gagner jusqu’à 15-20 euros. « Mais la semaine, rien, zéro. » Difficile dans ces conditions d’aider sa famille. Marié, il est père de quatre enfants : Aïza, Ayman, Alishtar et Menesh. Il ne les a pas vus depuis des années. “Ici, je suis seul, tout seul.”

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Muhammad, le 12 février 2016, Paris. Crédits: Juliette Jabkhiro

Juliette Jabkhiro

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