De l’esclavage à Justin Bieber : d’où vient le grillz ?

Depuis les années 1980, la bouche des rappeurs américains est le foyer d’un étrange phénomène : le grillz. Autrefois regardé de haut et critiqué pour son caractère ostentatoire, il est désormais vendu dans des boutiques branchées. Mais d’où viennent ces prothèses dentaires qui couvrent les dents du haut et/ou du bas de plaqué or, de diamants et autres métaux plus ou moins précieux ?

Vendredi dernier, les indignations suscitées par l’absence de Noirs dans les nominations aux Oscars pour la deuxième année consécutive ont fait plier l’Académie des arts et des sciences du cinéma. L’instance qui décerne le fameux sésame a pris des dispositions visant à renouveler en profondeur son collège composé à 94% de Blancs. Un pourcentage qui met en lumière le manque de diversité dans l’industrie culturelle américaine.

En réaction, les artistes afro-américains sont nombreux à remettre en cause l’appropriation de la culture noire par des personnalités blanches. Parmi les accessoires à l’identité disputée : le grillz. Les rappeurs noirs, de Lil Wayne à A$AP Rocky en passant par Snoop Dogg, sont en effet nombreux à couvrir leurs dents d’or ou de diamants. Les icônes Beyoncé et Rihanna ne sont pas non plus les dernières. 

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Nicki Minaj dans Pills N Potions, 2014

Mais le bijou a également pour adeptes Katy Perry ou encore Justin Bieber. En 2012, le nageur américain Ryan Lochte s’est fait remarquer aux Jeux Olympique de Londres avec un ornement dentaire aux couleurs de son drapeau. A Paris, la marque de grillz haut de gamme Dolly Cohen a pour clientes la mannequin Cara Delevingne et la chanteuse britannique Rita Ora. 

Dans le clip We Can’t Stop, le grillz de Miley Cyrus s’acoquine sans gêne avec le twerk et le placement de produit. Interrogée par le New York Times, l’artiste de hip-hop américaine d’origine trinidadienne Nicki Minaj avait critiqué l’attitude de la chanteuse de pop. Comme beaucoup, elle considère qu’afficher les attributs de la black culture sans en vivre les discriminations est irrespectueux et critique un manque d’authenticité opportuniste. 

Mais Nicki aurait-elle raison de considérer le grillz comme un élément historique de la culture noire ou est-ce juste un accessoire bling-bling de plus qui va bien avec la voiture chromée ? Remontons le temps.

Une légende urbaine raconte qu’au temps des colonies, il arrivait aux propriétaires les plus magnanimes d’offrir à leurs esclaves des opérations dentaires rudimentaires qui prenaient souvent la forme de morceaux de bronze remplaçant des cavités. Ce service, qui ne s’adressait qu’aux esclaves masculins les plus précieux, serait devenu un signe de supériorité et la preuve d’une grande valeur auprès du maître. Malheureusement pour les tenants d’une origine revancharde de la black culture, rien ne prouve la véracité de cette théorie.

De la dent en or à 50$ aux grillz en diamants

Ce qui est sûr, c’est que dans la culture antique Maya, les prothèses dentaires étaient élevées au rang d’art et que la pierre de jade était particulièrement appréciée pour décorer les dentitions. Plus les joyaux scintillaient, plus le statut social était élevé.

Au XVIème siècle, la conquête espagnole priva les populations autochtones de leurs pierres précieuses et la tradition fut forcée de décliner. Mais les descendants des Maya qui vivent en Amérique centrale portent toujours des ornements et, aux Etats-Unis, les migrants hispanophones ont longtemps perpétué cette coutume. Avoir une dent en or signifiait que l’on avait assez de ressource pour se l’offrir.

Pourtant, dans les années 1970, un phénomène d’appropriation culturelle inversée a lieu dans les bouches des Américains. Tandis que la plupart des immigrés Latino-Américains enlèvent leurs couronnes en metal pour les remplacer par des dents blanches « à l’américaine », les dents en or font leur apparition dans les quartiers noirs de New York. La mode est aidée par la crise économique qui prive les populations les plus pauvres de l’accès à des soins médicaux abordables.

Progressivement, la dent en or est devenue une revendication populaire et s’est déplacée de la bouche des dealers à celle des stars du rap américain. Des grillz de toutes formes ont débarqués sur le marché dans des prix allant de 50$ à plusieurs milliers de dollars. Un vrai business pour des bijoutiers spécialisés souvent issus, eux aussi, des quartiers défavorisés. Les plus luxueux sont fabriqués sur mesure avec les moules dentaires de leurs propriétaires.

L’un des entrepreneurs les plus fortuné du marché est le rappeur originaire d’Atlanta, Paul Wall, qui a notamment pour client le mastodonte du hip-hop Kanye West. En 2005, le business man fait un joli coup en sortant, avec le rappeur Nelly, un clip audacieusement appelé Grillz, faisant l’apologie de son produit et qui marque l’apogée du bijou dentaire.

Madonna et son grillz.

Comme beaucoup d’attributs culturels longtemps relégués dans les ghettos et la scène hip-hop, les grillz sont désormais un accessoire de hype comme un autre pour les pop stars en manque de street cred’ et les créateurs de la Fashion Week. Quant à une extensions de la tendance jusqu’au dents de Madonna, on a encore des doutes…

Lina Rhrissi

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