Les mannequins trans : mode éphémère ou tendance ?

Les mannequins trans (transgenres et transsexuels) sont de plus en plus présents sur les podiums. L’un d’eux paradait au dernier défilé Gucci – en cela précédé par Maison Margiela, Hood By Air et bien d’autres. Le mois dernier, deux trans, Lana Wachoski et Stav Strashko, ont été respectivement choisis comme égérie de Marc Jacobs et de Diesel. Certains noms tels que Lea T, Andreja Peijic ou encore Hari Nef recouvrent même une certaine célébrité. Les deux premiers sont d’ailleurs transsexuels, bien que ces derniers soient plus rares dans le milieu du mannequinat que les transgenres – qui se définissent du sexe opposé à celui de leur naissance, mais n’ont pas subi d’opérations chirurgicales (bien que certains suivent des traitements hormonaux).

Pour tenter de comprendre ce phénomène, nous avons interviewé Karine Espineira, spécialiste du sujet. Ayant changée de genre après être née garçon, et diplômée d’un doctorat en science de l’information et de la communication, elle est notamment l’auteure de La transidentité : de l’espace médiatique à l’espace public, ou encore de Médiaculture : la transidentité en télévision. Elle travaille actuellement comme chercheuse à l’Université Paris VIII, où elle mène une étude sur la question de l’acceptation des trans.

Monomania – Comment expliquer l’apparition ces dernières années des mannequins trans dans le milieu de la mode ?

Karine Espineira -On a souvent pu lire que Coco Chanel avait libéré le corps des femmes en défaisant le corset, que la mode est « devenue unisexe » avec le pantalon, ou encore que le « porno chic » de Tom Ford est esthétisant et qu’il traverse les genres. Ou aussi que l’œuvre d’Yves Saint-Laurent a révolutionné le « vestiaire féminin », et qu’il a inspiré jusqu’à ses plus récents successeurs comme Hedi Slimane ; sans même parler de l’œuvre de Jean-Paul Gautier avec son égérie Andrej Pejic, devenue depuis Andreja.

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Gabrielle Chanel, plus connue comme « Coco Chanel », se jouant de certains codes masculins. Crédit photo: Flickr/Lesnar Chen (https://www.flickr.com/photos/lesnar_chen/)

La mode a toujours fonctionné avec des modèles androgynes. De fait, la vogue des modèles trans n’est qu’un effet d’époque en lien avec les technologies du changement de genre, mais aussi avec la visibilité choisie des personnes trans.  Les modèles trans tombent à pic, en quelque sorte. La mode les attendait. Pour demeurer dans l’actualité sans remonter jusqu’au début du XXe siècle, de nombreux modèles actuels « fascinent » par leur androgynie et leurs aptitudes à poser pour les deux genres : masculin et féminin. On pense à Eliott Sailors, Stav Strashko, Saskia de Brauw, David Chiang, Willy Cartier, Casey legler, ou l’incontournable Andreja Pejic.

Certains magazines très « hypes » tels que CNDY Magazine, ou encore Original Plumbing, sont spécialisés dans les questions de genre et font figurer de nombreux mannequins trans. Ces derniers pourraient-ils ainsi devenir les icônes d’une certaine avant-garde ?

Les mannequins trans sont-ils perçus différemment ? La question n’est pas si saugrenue quand on sait les effets des statuts de freaks, de monstre ou de mutant qu’ont connu plusieurs générations de personnes trans. Le corps trans a été longtemps perçu comme une singularité résultant de différentes technologies pharmaco-chirurgicales mais aussi comme un corps non-désirable. Il suffit de se pencher sur les écrits de certains mouvements féministes très hostiles aux femmes trans, ou encore d’écrits psychiatriques ou psychanalytiques, pour prendre la mesure du corps trans décrit comme un « indésirable ».

Certes, dans l’histoire des trans on pourra s’appuyer sur les stars de l’âge d’or du cabaret pour apprécier des corps trans valorisés dans des cercles restreints, voire dans les médias, mais c’était toujours éphémère. Dans le cas présent, les corps trans du mannequinat sont désirables, esthétisés, valorisés et leurs images circulent dans l’ensemble de la société jusqu’à faire la une des magazines.

Le vocabulaire désignant les trans a été réapproprié par ces derniers : on peut ainsi parler de renversement de stigmate. Mais l’édification d’une culture de groupe doit aussi passer par la reconnaissance de figures culturelles trans. Cette analyse plaide pour la prise en compte de la réalité des sous-cultures trans qui ne peuvent plus être qualifiées d’éphémères ou de « chimères culturelles ». En ce sens, qu’elles soient érigées en icône d’avant-garde ou pas, les modèles trans représentent des médiations positives, pour les publics jeunes particulièrement.

Pensez-vous que l’émergence des mannequins trans constitue un simple effet de mode, ou annonce-t-elle une nouvelle tendance qui pourrait s’inscrire sur le long terme ?

Le sujet trans a toujours été à la mode à travers le sujet androgyne notamment. Il se trouve qu’aujourd’hui les sujets trans sont là et qu’un certain nombre d’entre eux exercent le métier de modèles et de mannequins. C’est du pain bénit pour l’industrie de la mode !

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Andrej Peijic en 2011, portant la robe de mariée de Jean Paul Gaultier © Jean Paul Gaultier

Quelles raisons ont pu pousser un magazine comme « Elle » – adressé à un large public féminin – à faire figurer Andreja Pejic, un mannequin trans « male to female« , sur l’une de ses couvertures ?

Thomas Colineau et Valentin Perez (tous deux étudiants à Sciences Po, ndlr), dans un article intitulé « Libérer les genres : la mode et l’androgynie » (2013) ont une analyse intéressante commentant la carrière d’Andreja Pejic, qui n’avait pas encore fait part de sa volonté de transition (mais défilait déjà pour des collections femme, ndlr) : « L’une des plus belles femmes du monde est un homme. Il y a de quoi déranger autant que fasciner ».

La féminité serait-elle un art accessible à toutes et tous ? Nous parlons ici d’apparence plus que d’intériorité, il ne faut surtout pas l’oublier sous peine de passer à côté du sujet. Andreja Pejic est aujourd’hui une icône de la mode, une icône androgyne puis trans et enfin et probablement avant tout : une icône de la beauté qui fait la une d’un magazine qui se définit comme un « magazine féminin, mode, beauté, cuisine… ».

Pensez-vous que la présence de mannequins trans pourrait, à terme, amener nos sociétés à mieux accepter et intégrer les individus transsexuels ?

Cette présence, jumelée avec celle d’artistes, d’intellectuels et de militants forme un tout, et s’inscrit dans la culture commune. Mais prenons garde à ne pas tabler trop sur les feux des projecteurs ou les crépitements des appareils photos, car les conditions de vie de la plupart des personnes trans sont difficiles et tiennent encore de la survie.

La présence de mannequins trans ne peut pas en soi être négative pour l’acceptation des personnes trans qui luttent de leur côté pour leur émancipation. Elle peut cependant faire écran sur la réalité de la vie quotidienne de nombreuses personnes face à la transphobie.

 

Maxime Retailleau

 

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