L’école heureuse : le pari de Sylvie d’Esclaibes

A 57 ans, Sylvie D’Esclaibes, mère de six enfants est à la tête d’un réseau de cinq écoles en France et à l’étranger. Un business auquel elle était loin d’être destinée. Portrait d’une maman qui défie l’école publique.

Elle commande un chocolat chaud et s’attable devant nous, hésitante, presque timide. Lorsqu’elle prend la parole pourtant, le ton est ferme, et léger. Entre deux éclats de rire, elle croit bon de prévenir : « Je n’ai pas l’habitude des journalistes ». Sylvie D’Esclaibes est de ces femmes qui embrassent une passion pour en faire l’histoire d’une vie. La sienne, débutée à la naissance de son premier enfant, l’a conduite jusqu’en Russie.

De sa vie personnelle, elle ne dit rien si ce n’est qu’elle ne considère pas avoir vécu une enfance malheureuse. De la maternelle jusqu’au lycée, elle raconte pourtant n’avoir gardé aucun souvenir positif. « Je n’ai jamais aimé l’école », lâche-t-elle. La rapport autoritaire, l’effet de groupe et l’indifférenciation l’exaspère. « On obligeait les enfants à faire des choses qu’on ne demandait pas aux adultes. Pourquoi devions-nous nous lever à l’entrée du professeur quand eux ne se levaient pas pour nous ?  Pourquoi devait-on aller aux toilettes en groupe ? J’avais l’impression que je devais faire toujours comme tout le monde, je n’étais pas d’accord mais je ne disais rien, je me suis renfermée », explique-t-elle.

« Des enfants capables de penser et créatifs »

Sylvie D’Esclaibes n’est alors pas une rebelle, plutôt une enfant puis une adolescente discrète qui cumule les absences. Une fois le baccalauréat obtenue après redoublement, le choix est vite fait : les études ne l’inspirent pas. Alors elle s’engage comme secrétaire dans une agence immobilière. Des années plus tard à force de travail, elle est promue directrice d’agence. Une fierté pour la jeune femme qui savoure sa réussite professionnelle.

A la naissance de son premier enfant, surviennent les premières angoisses. Pour épargner à son fils l’enfer de l’école qu’elle assure avoir subi, Sylvie D’Esclaibes nourrit un projet audacieux : créer une école où son fils sera heureux.

« Il m’était impensable de lui faire vivre ce que j’avais vécu », confesse- t-elle. Au fil de ses lectures sur la psychologie de l’enfant, la jeune maman découvre la méthode Maria Montessori. Coup de foudre.  « C’était pour moi la méthode idéale car elle repose sur la différenciation des enfants, je souhaitais avoir des enfants capables de penser et créatifs ».

De Bailly à Moscou

Sylvie quitte alors son travail, et se lance dans le financement de son projet. Autour d’elle, ses amis la jugent trop excessive. Vouloir aménager la scolarité de son enfant en allant jusqu’à construire une école, n’est-ce pas là un investissement démesuré ? « Les débuts ont été très difficiles », reconnaît Sylvie. « Nous avons perdu beaucoup d’argent, j’ai dû vendre la maison ». Les sacrifices paient et une première classe de petite section voit le jour. « Nous étions six élèves au début en comptant mon fils », précise t-elle.

En raison de quelques soucis financiers, la classe doit fermer durant trois ans avant de rouvrir. Dès lors, l’école de Bailly  s’agrandit, jusqu’au lycée, et devient la seule école alternative de France, à pratiquer la pédagogie Montessori de la maternelle jusqu’au baccalauréat. Son établissement «montessorien », comme elle se plaît à le nommer, compte aujourd’hui 142 élèves pour 24 enseignants, tous recrutés par Sylvie.

Crédits : Sylvie D'Esclaibes
Crédits : Sylvie D’Esclaibes

Passionnée par l’éducation alternative, elle investit de nouveaux territoires et implante des écoles maternelles et primaires dans l’Essonne, à Bordeaux, dans le Nord-Pas-de-Calais à Carvin puis en Russie, à Moscou. Ses enfants à leur tour rejoignent le business familial. Sa fille prend la tête de l’école de Bordeaux, tandis que son fils se charge de la formation au sein de l’école de Bailly. Sylvie D’Esclaibes promet que ce n’est que le début. Parmi les projets à venir : la création d’une école Montessori au… Togo, entre autres.

Crédits : Sylvie D'Esclaibes
Crédits : Sylvie D’Esclaibes

Avec des frais de scolarité s’élevant à 420 euros par mois en moyenne, la scolarité montessorienne signée Sylvie a un prix que de plus en plus de parents se paient. Leurs profils, s’ils sont hétérogènes, se rejoignent dans une même défiance vis-à-vis de l’enseignement traditionnel. Entre les parents désireux de travailler le bilinguisme,  ceux dont les enfants sont en échec ou en phobie scolaire, et ceux dont les enfants sont jugés « différents », tous optent pour un modèle alternatif.

« L’enfant autiste martyrisé dans les écoles classiques a chez nous sa place dans la classe, on reconnaît sa différence comme celle de chaque enfant et il n’a pas à ressembler aux autres », explique Sylvie. « De plus en plus de parents viennent chez nous car ils ont eux-même été abîmés par l’école ». Elle en est persuadée : le succès de la méthode déployée dans ses écoles tient à deux points : la valorisation permanente et la confiance en soi de l’enfant.

« Avec ces deux armes, les jeunes sont prêts à tout affronter », assure t-elle. En pratique, les notes ne sont jamais visibles sur les copies, les enfants corrigent le plus souvent possible leurs erreurs eux-mêmes et les professeurs organisent un suivi personnalisé de chacun. Les résultats semblent à la hauteur des attentes : en fin d’année de maternelle, tous les élèves sont bilingues anglais, savent écrire, lire et compter. La plupart passeront leur bac avec deux années d’avance…

L ’enseignant : un rôle à réinventer ?

Que nous disent ces mutations des systèmes éducatifs sur la crise du modèle traditionnel ? Pour Sylvie, l’école n’a pas pris acte de l’évolution sociétale. « Désormais, les enfants ont accès à une infinité de ressources sur internet, le métier d’enseignant ne peut plus se résumer à transmettre des règles d’orthographe ! » s’exclame t-elle. Au contraire, à une époque où se délite le lien social, l’enseignant doit s’ériger comme un allié de l’enfant, un confident.

« On minimise beaucoup la souffrance des enfants aujourd’hui », explique Sylvie. « Lorsqu’ils rentrent chez eux après les cours, souvent, les parents ne sont pas là, ils sont seuls. De plus en plus d’entre eux grandissent dans des familles monoparentales. C’est compliqué à gérer pour un enfant ». Selon Sylvie, les enseignants seraient beaucoup trop durs avec les enfant, ne s’adapteraient pas à eux, et s’enfermeraient dans une dynamique de note-sanction. « Moi, je dis aux jeunes qui arrivent ici, qu’en entrant dans cette école, ils posent leurs valises, laissent leurs problèmes à la porte, et je leur promets que je serais toujours là pour les aider ».

@Majda_Abdl 

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