Kebabophobie, la discrimination prise en sandwich

Un kebab, ouvert. Flickr/CC/Lauri Rentala
Un kebab, ouvert. Flickr/CC/Lauri Rentala

La France est un pays de « tradition judéo-chrétienne », donc plus de kebabs.

C’est la logique revendiquée par le maire de Béziers, Robert Ménard, soutenu par le Front National. En réponse, a été lancé sur Facebook le « Festival International du Kebab ». Les internautes se repaissent de cette moquerie qui rassemble désormais 35.000 personnes et imaginent un rassemblement factice en l’honneur de ce sandwich aux 300 millions de ventes annuelles, organisé à Béziers, évidemment.

Ce sandwich à base de viande est devenu la cible de ceux qui dénoncent une « kebabisation » de la France. Le néologisme péjoratif a été forgé pour symboliser une prétendue présence musulmane croissante en France. Il a même conduit à l’apparition d’une « kebabophobie », la peur d’une prétendue invasion des centre-villes par ce type de restaurants rapides. Cela compromettrait selon eux une certaine culture, des traditions qui sont les leurs. Ce n’est même plus seulement cantonné aux mairies d’extrême-droite qui revendiquent un « grand remplacement », annonçant la disparition de la culture chrétienne sous l’effet de vagues migratoires. Qu’en pensent les patrons de kebab lorsqu’ils doivent ouvrir une nouvelle boutique ? Comment les mairies réagissent-elles ?

« Plein de préjugés à la con sur les kebabs »

Hakim Benotmane est le fondateur de Nabab Kebab, un des leaders du kebab en France, avec 70 magasins répartis sur le territoire. Il a consacré toute son énergie à la création de cette chaîne en 2003, et à son développement. Quand on lui pose la question, il répond sans hésiter une seconde qu’il aurait pu ouvrir 700 magasins et non pas moins d’une centaine. Mais lancer un nouveau magasin était loin d’être simple et rapide.

Il regrette les « préjugés à la con » sur les kebabs. Au-delà des mairies, c’est d’abord les banques qui sont réticentes pour soutenir financièrement ces projets de fast-food :

« Ils pensent que c’est un prétexte pour faire du blanchiment d’argent ».

Chaque autorisation à obtenir devient une lutte. Jamais de refus, mais toujours des difficultés. A terme, c’est bel et bien un acharnement des pouvoirs publics qu’il constate. Des villes envoient constamment la police municipale mener des contrôles dans les restaurants. A Tours, où Nabab Kebab a démarré, Hakim Benotmane raconte une anecdote qui, selon lui, n’a rien d’exceptionnel :

« Un soir, je travaillais tranquillement, la police est venue, et m’a dit : ‘Où est-ce que vous cachez de la drogue ?’».

Il embraye en soulignant toute l’absurdité de cette question. Les trafics dans les kebabs sont minimes et s’ils existent,  d’autres enseignes de la restauration rapide sont touchés par ces quelques exceptions, dont la très célèbre McDonalds récemment.

Malgré la dénonciation de ce qu’il considère comme une injustice, les mairies sont restées inflexibles. Le temps d’attente pour l’autorisation des travaux par exemple. Alors que deux mois étaient nécessaires, il devait attendre huit mois pour débuter la construction d’une nouvelle enseigne. Sans aucune justification de ce délai supplémentaire.

Les mairies, elles ne savent pas

La mairie de Tours, malgré nos appels répétés, n’a pas souhaité répondre à nos questions. A croire que le kebab est devenu un sujet tabou. Les mairies d’extrême-droite rechignent elles aussi à commenter, comme à Fréjus.

A Yerres, dans l’Essonne, Debout la France est aux commandes avec Nicolas Dupont-Aignan. La réaction du service communication face à ces remarques est surtout de l’incompréhension. La discrimination envers le kebab, ils « ne savent pas ». Ils précisent qu’il n’y a pas de différence entre un kebab ou un bar à sushis qui voudrait s’installer, tout dépendrait des surfaces disponibles. Mais ils ajoutent quand même qu’« il y a déjà plusieurs kebabs en centre-ville, [et qu’ils veulent] mettre en valeur le commerce de proximité, c’est important ».

Mais Hakim Bentomane n’interprète pas tous ces obstacles comme une discrimination envers les musulmans :

« C’est plutôt une discrimination spécifique à l’activité halal. Même problème de Quick avec son projet de fast-food halal. ». (En 2010, l’enseigne Quick avait mené cette expérimentation de sandwichs halal, déclenchant de vives polémiques, ndlr)

Aurait-il eu les mêmes problèmes administratifs avec un autre met que le kebab ? Il développe actuellement une série de restaurants spécialistes du bagel, avec de la viande kebab à l’intérieur. Et ce qui le frappe, c’est la facilité pour obtenir des autorisations. « Ca va aller plus vite », confie-t-il, satisfait.

Sans médiatisation, « ça serait mort »

Les contre-temps et les obstacles récurrents n’ont pas entravé la réussite de ce sandwich populaire. Parce que les gens le soutiennent. Et pour le PDG de Nabab Kebab, c’est dû avant tout à des passages répétés à la télé, à des émissions. Le kebab est devenu un incontournable pour une grande majorité de la population. Il n’a même jamais rencontré d’animosité de la part de groupes de citoyens, d’associations de quartiers, vis à vis d’un nouveau restaurant.

Mais s’il n’y avait pas eu cette publicité, pour lui, « ça serait mort ».

« Même le Français de base qui serait fan du jambon beurre, il kiffe le kebab. »

Lucas Minisini

@LucasMinisini

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