Poussière tu redeviendras poussière : les Parisiens et la crémation

Sur 3498 obsèques enregistrées à Paris en 2014, 47 % d’entre-elles se sont soldées par une crémation, selon les statistiques annuelles publiées par les Services Funéraires de la Ville de Paris. C’est plus que la moyenne nationale, inférieure à 40%. Particularité parisienne ancrée dans l’histoire de la ville, la pratique tend à se stabiliser.

Tout commence en 1887, avec la loi sur la liberté des funérailles : chacun peut désormais choisir entre inhumation et crémation. Le crématorium du Père Lachaise (20e arrondissement de Paris) ouvre ses portes en 1889. Il est la première construction du genre en France. Pendant dix ans, il assure la totalité des incinérations, qu’importe la ville d’origine du défunt. A partir de 1899 entre en activité un second crématorium à Rouen. En 2014, l’on en compte 167 sur l’ensemble du territoire. La crémation était donc au départ une méthode plus accessible aux Parisiens, ce qui a facilité son intégration dans les mœurs. Si l’histoire de la ville a donné à la crémation un temps d’avance, celui-ci se réduit progressivement, analyse le sociologue des religions Tanguy Châtel, spécialiste des questions de fin de vie. Les cinq fours du Père Lachaise sont aujourd’hui saturés de demandes. Il demeure le seul en exercice dans Paris intra-muros.

Direction : le crématorium du Père Lachaise (Paris, France)/Flickr/cc/ © Aliquando
Direction : le crématorium du Père Lachaise (Paris, France)/Flickr/cc/ © Aliquando

# L’engagement crématiste

Mis à part ces considérations matérielles, le recours à la crémation se couple au départ à une volonté hygiéniste. À ce titre, l’exemple des catacombes parisiennes peut se révéler parlant. La surpopulation des cimetières au XVIIIe siècle avait rendu la décomposition des cadavres difficiles, favorisant la transmission de maladies chez les vivants. La solution trouvée fut à l’époque la création du fameux ossuaire municipal souterrain. Dans les années 1880, faciliter cette dégradation par l’incinération des corps commence à faire son chemin. Jo Le Lamer, président de la Fédération Française de Crémation (créée en 1930) évoque le médecin et homme politique Paul Bert… et même l’éminent chimiste Alfred Nobel, comme crématistes de la première heure. Au delà de ces considérations d’hygiène publique, la crémation a également été un combat politique, essentiellement mené à Paris, où se concentraient la plupart des intellectuels athées :

« Elle permettait de disposer de funérailles qui ne se limitent pas à l’inhumation, identifiée comme procédé catholique », explique Tanguy Châtel.

Aux yeux du sociologue, le fort déclin du catholicisme dans les années 1980 explique en partie la préférence des séniors parisiens pour la crémation.

Une allée du colombarium, crématorium du Père Lachaise (Paris, France)/Flickr/cc/©Paulo
Une allée du colombarium, au crématorium du Père Lachaise (Paris, France)/Flickr/cc/© Paulo

# Le mythe du gain de place

L’impact de la géographie urbaine sur la pratique crématoire à Paris est à relativiser. Ce n’est pas forcément dans les tissus urbains resserrés que le taux de crématisés est le plus élevé. Il l’est même davantage dans les villes de taille moyenne, confirme par téléphone François Michaud-Nérard, directeur général des Services Funéraires de la Ville de Paris. Même son de cloche pour Tanguy Châtel, qui affirme :

« Le fait que l’on ait peu de places dans les cimetières ne semble plus favoriser nécessairement la crémation. Pourtant, c’était ce à quoi l’on s’attendait au départ. »

Néanmoins, la vie dans une métropole comme Paris, facteur d’éclatement familial, peut favoriser le recours à la crémation, perçue comme « plus pratique à mettre en place pour les familles lors d’un décès », nuance Jo Le Lamer. Et pour cause : la mise en place d’un monument funéraire n’est, dans ce cas, pas obligatoire.

# Une pratique moins onéreuse

Cet aspect n’est bien sûr pas valable uniquement à Paris, mais il a son importance. Au Père Lachaise, une concession perpétuelle d’un mètre carré, renouvelable tous les 100 ans, vaut 7486,61 euros (selon la grille des tarifs au 15/08/2015), sans compter les frais d’achat du cercueil, du linceul, de la mise en bière, du transport du corps jusqu’au cimetière par les Pompes Funèbres, etc. Pour l’incinération au crématorium du cimetière, il faut compter 780 euros. La famille a ensuite la possibilité de répandre les cendres du défunt dans un espace dédié type « Jardin du souvenir » à l’intérieur du cimetière, après autorisation de la Mairie de Paris. À noter que depuis la loi de 2008 sur le statut juridique et la destination des cendres, il est interdit de les disperser « dans la nature » ou dans la Seine à l’intérieur de Paris intra-muros.

Des sépultures au cimetière du Père-Lachaise (Paris, France)/Flickr/cc/© Pierre-Alexandre Garneau
Des sépultures au cimetière du Père-Lachaise (Paris, France)/Flickr/cc/© Pierre-Alexandre Garneau

# L’inhumation, valeur refuge chez les jeunes

Le recours à la crémation n’a cessé d’augmenter à Paris depuis que se généralise sa pratique. L’on note une hausse de 13% entre 2003 et 2014. Pourtant, la part de crémations est en voie de se stabiliser dans les années à venir. Tanguy Châtel l’explique par un retour du besoin de rites chez les moins de 35 ans, qui se traduit par un regain d’intérêt pour l’inhumation, plus traditionnelle. La capitale concentre des croyants d’horizons divers, pour qui la célébration mortuaire passe par l’ensevelissement du défunt. Attention tout de même, qui dit crémation ne dit pas absence d’hommage, qu’il soit laïc ou religieux. Le Père Lachaise dispose d’ailleurs de neuf maîtres de cérémonie, « formés par les Services Funéraires Municipaux », précise François Michaud-Nérard. Pour Tanguy Châtel, un point d’équilibre entre crémation et inhumation pourrait être atteint, au sein de la capitale, dans les années à venir. Affaire à suivre.

Léa Scherer
@scherer_lea

 

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