« Un Français » : portrait d’un skinhead

Le 22 octobre 2015, Un Français de Patrick Asté, dit Diastème, est sorti en DVD. L’occasion de revenir sur la polémique qui a entouré la sortie du film il y a quatre mois.

Sorti en salles le 10 juin 2015, Un Français raconte, sur près de 20 ans (de 1994 à 2013), l’histoire de Marco, joué par Alban Lenoir, et de ses amis Braguette (Samuel Jouy), Grand-Guy (Paul Hamy) et Marvin (Olivier Chenille). Tous les quatre forment une bande de skinheads d’extrême-droite, dits « boneheads », adeptes de bagarres et d’intimidation. Sorte d’American History X à l’hexagonale, le film retrace le parcours du jeune skin au tournant du siècle, du racisme ultraviolent à une rédemption en demi-teinte. Pour le réalisateur, il s’agit d’un récit « humaniste », celui d’un ultranationaliste qui tente de devenir un homme bien.

« Un Français »… et les autres

En réalité, c’est un double portrait que dresse Diastème : celui de Marco et celui de la France. Les deux itinéraires débutent en 1994 par « Touche pas à mon pote » et finissent en 2013 sur « La Manif pour tous ». Mais si pour Marco, il s’agit avant tout du récit d’un rachat, c’est la dérive identitaire de la France qui se dessine en toile de fond. Ce n’est pas un hasard si le récit s’achève en 2013 : juste après la fin, c’est la mort de Clément Méric, dont Diastème confie dans une interview à Benzine qu’elle a été l’élément déclencheur de la genèse du film.

Drame d’une vie, Un Français est donc aussi et avant tout celui d’un pays. Les états d’âme de Marco n’ont pas fait l’unanimité, et expliquent en partie les critiques négatives du film (Pour Marianne, Un Français est un film bien joué mais « à moitié réussi« ). Mais ce n’est pas pour ses qualités cinématographiques que le film a fait parler de lui.

Une « spectaculaire campagne de haine »

La polémique a débuté avant même la sortie en salle. Dès le 27 avril et la mise en ligne de sa bande-annonce, Un Français s’est attiré les foudres de la « fachosphère ». Sur le site Fdesouche, plus de 300 commentaires dénoncent du « racisme anti-blanc » ou « un film de propagande gauchiste ».

Alain Soral lui-même a publié la bande-annonce sur son site Egalité & Réconciliation et sur sa page Facebook. « Avec ses impôts, le bon peuple aura une fois de plus craché au bassinet pour se faire insulter ».

On comprend dès lors que le distributeur, Mars Film, ait évoqué une « spectaculaire campagne de haine » pour justifier la restriction du nombre de salles. Le 25 mai 2015, en effet, Diastème annonce sur son blog que les 50 avant-premières prévues auraient été annulées, et que si le film sortait, ce serait dans moins de 50 salles. Il explique ces restrictions par « la peur des exploitants » due à la sensibilité du sujet, le réalisateur ayant de son côté reçu un grand nombre de lettres de pressions et de menaces de représailles.

Si la polémique a pris une telle envergure, c’est sans doute parce que le film aborde un certain nombre de points sensibles.

Un film qui frappe juste

Nonobstant les critiques, Un Français a le mérite d’oser : Diastème a décidé de passer outre les tabous du cinéma français, réputé timoré dès qu’il s’agit d’aborder les sujets politiques. Avec l’itinéraire personnel d’un skinhead entre le second tour de l’élection de Mitterand en 1988 et la « Manif pour tous » de 2013, il relit tout un pan d’histoire récente que le spectateur est invité à l’appréhender en toute lucidité, sans mépris ni commisération.

La performance majeure du film est en fait d’illustrer la complexité des rapports entre les skins d’extrême-droite et le Front national. Lequel d’ailleurs, n’est jamais nommé dans le film : les leaders apparaissent seulement lors des journaux télévisés. Utilisés comme troupes de choc, les boneheads sont abandonnés dès que le vent tourne – comme dans l’assassinat de Brahim Bouarram en marge des défilés du 1er mai 1995. Alternativement intégrés et appréciés comme candidats motivés, et rejetés dans les ténèbres dès que le parti adopte une stratégie de respectabilisation, ils sont victimes périodiquement de petites trahisons partisanes.

Didactique mais jamais moralisateur, Un Français évite la caricature facile pour poser un regard lucide sur l’extrême-droite française, qu’il restitue dans toute sa complexité. Et c’est cette complexité, avant tout, que révèle le regard de Marco.

Marine Jeannin

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